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« Au pays de l’absurde »


Le 1er octobre 1960, Louis Rwagasore publiait dans « La chronique congolaise »  un article relatif à son statut de prince et à la situation politique au Burundi. Mentionné dans les  Repères chronologiques  du remarquable livre de Christine Deslaurier « Paroles et écrits de Louis Rwagasore », cet article dénonçait probablement l’absurdité d’une loi édictée par la Tutelle belge interdisant aux membres de la famille royale, jusqu’au deuxième degré, de s’investir dans la politique. Alors que la Tutelle complaisante laissait un colon, un imposteur, Albert Maus, s’installer au Burundi pour attiser les mêmes haines ethniques qui ont mis le Rwanda à feu et à sang, le 1er novembre 1959.

 

La loi régissant les médias, adopté par le Parlement et promulguée par le Président de la République, rappelle l’absurdité que dénonçait Louis Rwagasore. Comment, des députés burundais peuvent-ils approuver une loi qui restreint drastiquement le droit du citoyen d’accéder à des informations proposées par les journalistes ? Selon certaines dispositions de cette loi, en effet, le citoyen burundais ne pourra pas accéder à des informations concernant notamment l’économie, la monnaie et les affaires sensibles politiques et judiciaires.


Cette loi est inspirée par la même absurdité que celle qui empêchait Louis Rwagasore de s’impliquer dans la lutte pour l’indépendance car les pouvoirs publics burundais empêchent, de facto, le citoyen burundais d’exercer un droit de regard démocratique sur la gouvernance de son pays et de faire prévaloir un droit non négociable, à savoir la liberté d’information et d’expression.


Les pouvoirs publics burundais donnent ainsi le sentiment d’être obsédés par le désir de restreindre la liberté des journalistes. Ils oublient que les journalistes ne sont que les serviteurs de la liberté d’information et d’expression des citoyens. Les journalistes, n’ont d’autre légitimité que celle de permettre aux citoyens d’accéder à des informations rigoureuses qui leur permettent de se faire une opinion équilibrée sur les affaires du pays et d’exprimer ensuite leur approbation ou désapprobation de l’action gouvernementale lors des scrutins démocratiques périodiques.   


Certes, l’Etat burundais est dans son rôle quand il régule les médias et le métier de journaliste. Pour autant, deuxième absurdité, les pouvoirs publics burundais peuvent-ils élaborer une loi qui, de fait, entraîne le Burundi à renier ses engagements inscrits dans les Accords de Paix d’Arusha et dans la constitution concernant précisément la liberté d’information et d’expression ?


Puisque la loi a été promulguée malgré les demandes multiples pour qu’elle soit révisée, troisième absurdité, le Burundi renie aussi sa signature internationale car il a souscrit à la Déclaration universelle des droits de l’homme et à la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples. Ces deux instruments internationaux  inspirent d’ailleurs les Accords de Paix d’Arusha et la constitution burundaise.


La Charte Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples  stipule, à l’article 9,  que « toute personne a droit à l’information » et la Déclaration universelle des droits de l’homme, dans son article 19, évoque les mêmes droits repris et précisés par le Pacte international relatif aux droits civils et politiques.


Dans son article  19, le Pacte précise que «  toute personne a droit à la liberté d’expression ; ce droit comprend la liberté de rechercher, de recevoir et de répandre des informations et des idées de toute espèce, sans considération de frontières, sous une forme orale, écrite, imprimée ou artistique, ou par tout autre moyen de son choix. »


Alors, quelle crédit le Burundi espère-t-il gagner en reniant un droit fondamental inscrit dans tous ces documents qui l’engagent sur le plan intérieur et sur le plan international ? Absurde, cette façon de se tirer une balle dans le pied.


Les points positifs


Malgré l’absurdité de plusieurs dispositions de la loi régissant les médias, il convient de féliciter les députés qui composaient la commission ayant élaboré le projet de loi initial. Celui-ci constituait un compromis équilibré et acceptable par toutes les parties.


Il convient également de féliciter les députés et les sénateurs de l’UPRONA qui ont voté contre cette loi car plusieurs de ses dispositions constituent une effrayante régression de la démocratie burundaise. Seul ombre au tableau , M. Bonaventure Niyoyankana. Celui-ci a expliqué que son vote constituait une vengeance personnelle. Niyoyankana règle ses comptes avec la presse. Même si celle-ci a été injuste envers lui, un député ne devrait jamais considérer une loi comme un outil de vengeance personnelle. Les malentendus ou les conflits entre lui et un journaliste peuvent se régler par la médiation ou par la justice.


Enfin, car il ne faut jamais jeter le bébé avec l’eau du bain, l'injonction pour tous les journalistes d’avoir obtenu, d’ici cinq ans,  au moins une licence universitaire constitue une très bonne décision de la part des pouvoirs publics burundais.

 

Les faiblesses


Par contre, l’obligation de révéler les sources, le montant extravagant des amendes, la promesse pas précisée clairement par la loi concernant la dépénalisation des délits de presse, le Conseil National de la Communication (CNC) qui devient juge et partie, toutes ces dispositions sont désastreuses et auraient dû être retirées de la loi.


Un recours à la Cour constitutionnelle du Burundi pourrait-il permettre d’invalider certaines dispositions contraires aux droits de l’homme inscrits dans les documents internationaux et de nationaux ? Rien n’est moins sûr. Cependant, faut-il le rappeler, cette nouvelle loi de 2013 régissant les médias contient des points positifs et des points négatifs qui la rendent confuse. En outre, certaines de ses disposition sont quasiment inapplicable en l’état tellement elles sont absurdes.


Certes, les médias burundais, n’ont pas toujours été aussi « blancs que les ibis » et les pouvoirs publics ont raison de s’alarmer des dérapages, des offenses à l’éthique et à la déontologie ainsi que des délits de presse qui ont été commis depuis l’époque des sinistres médias de la haine. Beaucoup de citoyens ont souffert de l’impunité et de l’arrogance de certains organes de presse. Médias et pouvoirs publics devraient donc balayer chacun devant sa porte et privilégier le dialogue.  


Sortie de secours


Dans un passé récent, des signes encourageants avaient pourtant suscité l’espoir que les pouvoirs publics et les médias pouvaient entretenir des relations apaisées. Le Chef de l’Etat recevait régulièrement les médias. Pierre Nkurunziza ainsi que Térence Sinunguruza, le Premier Vice-président, se sont donnés la peine de s’adresser directement aux participants aux états généraux des médias et de la communication à Gitega en mars 2011. Ils ont prononcé des allocutions positives et encourageantes pour les médias.  Par ailleurs, même si le montant du Fonds d’Appui aux Médias a été considérablement réduit, les pouvoirs publics ont remis à certains médias une contribution symbolique d’ordinateurs.


En outre une politique nationale de la communication est en cours de discussion au gouvernement avant d’être soumise au Parlement. Elle comporte une cinquantaine de réformes essentielles suggérées précisément par les états généraux des médias et de la communication. Ces gestes positifs de la part des pouvoirs publics sont appréciables même s’ils ont été occultés parfois par la persécution récurrente de journalistes. Ils pourraient permettre aux médias et aux pouvoirs publics de privilégier le respect mutuel.


Dans l’avenir et sous un autre régime politique, il faudra amender sérieusement le texte et placer la liberté d’information et d’expression du citoyen au cœur de cette loi régissant les médias.


Enfin, il est indispensable que les relations entre les pouvoirs publics et les médias soient apaisées avant le lancement de la Commission Vérité et Réconciliation. Dans des processus comparables de justice transitionnelle, au Pérou et en Afrique du Sud notamment, les journalistes ont contribué au succès de ces opérations. Certains journalistes l’ont même payé de leur santé mentale car ils en sont sortis traumatisés par les récits de violence dont ils faisaient régulièrement le compte-rendu. Si les journalistes burundais ne jouissent pas de la confiance des pouvoirs publics et si l’accompagnement du processus de la CVR par eux n’est pas organisé de façon très professionnelle, le risque est grand que les médias ravivent les rancœurs  et que le Burundi sombre dans la violence.


Il reste une solution ultime puisque les pouvoirs publics burundais n’ont pas écouté la voix de la raison et de la modération et n’ont pas infléchit leur position sur la nouvelle loi régissant les médias. Les citoyens, les médias, les organisations de la société civile pourraient constituer un groupe de prière et de pèlerinage à la manière des adeptes de Zebiya de Businde. Ils pourraient implorer  Notre Dame de Kigobe afin qu’elle opère un miracle et change l’opinion calamiteuse que les pouvoirs publics burundais ont du rôle des médias et des journalistes dans une démocratie. 

 

Absurde ! Vous avez dit absurde ? Surtout….défense d'en rire !

 

 

Athanase Karayenga

 

 

 

 

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